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Le blog d'un littéraire

  • « Jonas, Le requin mécanique » de Bertrand Santini, illustrations de Paul Mager (Grasset Jeunesse)

    003066692.jpgAprès le monstrueux mais tout aussi attachant «  Yark  » et un «  Etrange Réveillon  » des plus burtonnien, Bertrand Santini revient chez Grasset Jeunesse pour un nouveau conte tout aussi réussi  : «  Jonas, Le requin mécanique  ». Depuis plusieurs semaines, un teasing digne d'une grande production hollywoodienne tenait en haleine les lecteurs, et c'est désormais officiel  : Santini est de retour en librairie. 

    Tout commence comme dans un film catastrophe, où une belle américaine en bikini nage tranquillement. Une forme s'élève de l'eau, les cris du public s'intensifient et puis... la mâchoire du requin qui émerge se bloque, la foule quitte le théâtre et les ingénieurs s'insurgent contre cette maudite machine rouillée qui ne fonctionne plus. Car il ne s'agit ni d'une scène réelle ni même d'un film au cinéma mais bien d'une représentation dans un aquarium qui vient de capoter. Nous voici à MonsterLand, paradis (ou enfer) des anciennes stars américaines faites de ferrailles et de boulons. Vampires, dragons, zombies et fantômes n'ont de cesse de rejouer leurs scènes cultes pour le plus grand plaisir des familles venues affronter leurs pires cauchemars. Dans ce Lupanar étrange, on comprend vite que Jonas, le requin mécanique, ne pourra plus jamais revivre ses heures de gloire. Trop de frais, de réparations, de maintenance à prévoir pour le maintenir à flot. C'est avec tristesse que la décision de fermer son attraction est prise. 

    Mais Jonas est vite prévenu par ses amis robots. Car ce que l'on découvre, c'est que ces monstres d'acier ont une vie une fois le parc fermé. Ils s'animent et vivent comme de véritables humains. La décision d'emmener Jonas loin de cette prison est décidée à contrecoeur. Dans un piteux état, Jonas est escorté par Krokzilla le dinosaure japonais. Commence alors une aventure incroyable vers la liberté et le prix à payer pour l'atteindre. Entre des scènes hilarantes où le facétieux requin ne comprend pas pourquoi les humains le rejettent, il finira par rencontrer un nouvel acolyte, un manchot prénommé Loopy, lui-même échappé d'un cirque. Tel le destin de Pinocchio, Jonas tentera de devenir un vrai requin. Y arrivera t-il ? 

    Une fois encore, Bertrand Santini prouve son talent de conteur. Les illustrations, dignes des meilleurs dessins animés actuels, laissent rêver à une adaptation possible. C’est désormais tout le bonheur qu’on souhaite à ce livre, car il n’a pas fini de nous surprendre!!

     
  • "Le dernier gardien d'Ellis Island" de Gaëlle Josse (Editions Notabilia)

    9782882503497.jpgA l'heure où quitter son pays pour découvrir d'autres horizons ne cesse d'agiter l'actualité, Gaëlle Josse propose son quatrième roman sur le thème de l'exil. Marquée par une visite en 2012 du Musée de l'Immigration à New York, l'auteur s'est approprié ce lieu chargé d'histoire qu'est Ellis Island. A travers le regard de son dernier directeur, Gaëlle Josse raconte la vie administrative et sentimentale de ce gardien d'un lieu hautement représentatif des Etats Unis, le socle de départ des vies nouvelles.

    Le roman est écrit sous la forme du journal intime de John Mitchell, le directeur du centre. Il commence le 3 novembre 1954, neuf jours avant la fermeture définitive d'Ellis Island et se termine à quelques minutes de l'arrivée du bateau le ramenant à Manhattan. L'ensemble est vide de tout occupants, Mitchell est le dernier à être encore présent dans l'enceinte, entre les salles d'attente, les cuisine, l'infirmerie, les bureaux et les longs corridors. Pour passer le temps et faire le point, il commence la rédaction de notes sur son histoire et, en parallèle, celle du lieu. Depuis des décennies, il a vu passer de nombreux bateaux remplis de migrants. Souvent éreintés, ils attendaient des heures avant d'accéder à la Terre Promise et se voir remettre le fameux visa pour devenir américains. C'est dans cette ambiance d'attente et de crainte, de peurs et d'espoirs, qu'a évolué Mitchell. C'est là aussi qu'il a rencontré sa femme, Liz, là aussi qu'il l'a aimé et toujours ici qu'il a connu le chagrin de la perte. Il raconte cela avec des mots simples mais qui sont chargés de sens et d'émotions. Dans ses souvenirs, il y a aussi Nella Casarini, immigrante d'origine italienne arrivée par le Cincinnati et séparée de son frère autiste dès son entrée dans Ellis Island et qu'il tentera d'aider par tous les moyens. D'autres portraits se dessinent en creux : Francesco Lazzarini, l'italien que son histoire rattrape aux portes de l'Amérique, ou celui de Sherman, photographe à ses heures perdues qui rencontrera par la suite un certain succès (décrié cependant) grâce à ses clichés d'Ellis Island.

    Les histoires se mêlent à la vie simple et travailleuse de Mitchell. Ses amours et ses passions sont liées à jamais au centre de l'Immigration qu'il a occupé des années durant. L'écriture de Gaëlle Josse est juste et précise, tout en apportant une touche de poésie certaine à son propos. En terminant ce livre, une seule envie : se renseigner sur Elis Island et faire défiler les photographies de ces vies enfuies, loin de leurs terres natales, dans l'espoir de lendemains meilleurs. Et se dire que, s'il avait vraiment existé, ce John Mitchell aurait été un sacré bonhomme.

     

  • "La chance que tu as" de Denis Michelis (Stock)

    9782234077416-X_0.jpgJournaliste parisien, Denis Michelis profite de la Rentrée Littéraire pour ajouter la corde d’auteur à son arc. Dans son premier roman, « La chance que tu as », proche du conte philosophique, Michelis raconte d’une écriture douce  le séjour d’un héros jamais nommé dans un grand restaurant. Allégorie de notre monde actuel poussé dans les extrêmes, ce texte interroge le lecteur sur son rapport à la vie, au travail et aux limites de l’humain. 

    Le récit commence sur une route sinueuse de montagne. Deux parents emmènent leur fils au Domaine, un restaurant haut de gamme dans lequel il devra travailler. Le héros semble perdu, à mille lieux de ce qu’on attend de lui mais il se tait, il opine du chef en ne comprenant pas ce qui est en train d’advenir. Les parents le laissent sur le perron d’une belle demeure. Tout est désert, seul un chat guette les potentiels clients. Le héros frappe à la porte et se présente comme le nouveau serveur. Pas le temps de parler, aucun contrat à signer, il débute immédiatement. On l’envoie à la buanderie choisir sa tenue de travail, on lui montre sa chambre et le voici déjà à servir des clients âgés et riches aux regards lubriques. Il est dans l’action, aucune réflexion possible pour lui. Le temps passe, les paroles sont rares. A la fin du service, il est extenué, touche ses bras douloureux, sent la fatigue gagner tout son corps. Les rares mots qu’il échange avec ses collègues de travail sont vides de sens ou incompris par eux, tout ce petit monde lobotomisé, acquis au patronat, qui se démène chaque jour pour accomplir ce pour quoi il est fait. 

    Les brimades commencent rapidement : pas assez souriant, ni assez adroit, trop lent et manquant de professionnalisme. Les remarques s’accentuent de jour en jour, le temps est comme arrêté. Le héros n’est qu’une machine servant le maître et ne voyant jamais de salaire arriver. Il doit se taire, ne jamais reprendre les ordres qu’on lui donne. Mais ce n’est que le début d’un long processus : il ne se débat plus, n’a plus la force de refuser quoi que ce soit, son cerveau tourne au ralenti, c’est une aliénation. On accroche une boule rouge dans sa bouche que l’on ferme avec une lanière de cuir. Il ressemble désormais à un chien, à un sadomasochiste mais la soumission est de mise ; les clients qu’il sert dans cet accoutrement lui assurent que c’est là une excellente idée que ce déguisement, qu’il faut continuer et le restaurant bénéficie d’encore plus de publicité et ne désemplit pas. La déshumanisation a atteint son climax. Il ne peut être plus bas que terre qu’actuellement, peut être la mort mais il n’y pense pas. 

    Jusqu’où ira donc son calvaire ? Quel moyen de départ trouvera t-il ? Et quel est exactement cet endroit perdu où il se retrouve esclave d’un maître qu’il ne voit jamais ? Avec ce roman, Michelis pointe du doigt le dysfonctionnement d’une société toute entière et use son héros jusqu’à la moelle, tordant son honneur et ses réflexions pour le faire avancer dans une horreur qu’on imagine. Par la fiction, l’auteur se pose et nous questionne : que sommes-nous prêt à faire pour travailler, pour vivre notre vie et jusqu’où regarderons nous les autres souffrir sans bouger de notre lit ? Des solutions existent-elles pour un monde meilleur, pour éviter ce qu’il dépeint ? On ne ressort pas de ce livre avec le même esprit qu’en le commençant, désormais remplis de questions. Et c’est bien ce qu’on attend d’un livre, après tout. 

  • "SPLENDEURS ET MISERES DE L’ASPIRANT ECRIVAIN" de Jean-Baptiste GENDARME (Flammarion)

    71q-uUxLtcL.jpgA l’heure où l’on découvre le vivier inspirant de la Rentrée Littéraire, des milliers d’anonymes tapent frénétiquement sur leurs claviers pour devenir, peut être, les écrivains de demain. Romanciers, auteurs, écrivaillons : le mot leur importe peu. Tout ce qu’ils souhaitent c’est écrire et rêver d’une publication prochaine, si possible sous le liseré rouge de la NRF ou la couverture crème des éditions Grasset. Jean-Baptiste Gendarme, écrivain chez Gallimard, rejoint Flammarion pour cet essai ingénieux, judicieusement sous-titré « Conseils à l’usage de ceux qui souhaitent publier un roman (et qui pourraient bien y parvenir) ».

    Riche d’une large bibliographie (les biographie de Gaston Gallimard, les mémoires de feu Jean-Jacques Pauvert décédé la semaine dernière, de Bernard Grasset ou de Françoise Verny, le Gendarme-essayiste égrène, dans une langue simple et directe, ses conseils au aspirants écrivains. Comment venir à l’écriture, cibler les éditeurs adéquats et surtout, après publication : comment passer à travers les mailles du filet de l’oubli. Car écrire est un plaisir, publier un rêve et lorsqu’on y arrive, il ne faut pas s’imaginer avec le Goncourt. Le chemin du primo-romancier est semé d’embûches, de déceptions et de faux-semblants. Grâce à des anecdotes sur le milieu éditorial, le futur écrivain apprendra à dompter ses peurs et à contourner les obstacles. 

    Les librairies regorgent déjà d’essais sur l’écriture et la publication. Certains judicieux, d’autre si éloignés de la réalité qu’ils en deviennent risibles. Ici, même si la donne a déjà été faite des dizaines de fois, on peut au moins concéder à l’ouvrage cette qualité : être au plus proche de la vérité. Jamais il n’élude les points noirs que l’on offre volontiers à l’édition (les lectures de manuscrits faites par les stagiaires, entre autres) et sur un ton fait d’humour et de bienveillance, guide les écrivants du dimanche. On notera au passage les annexes de l’ouvrage, où se multiplient les conseils d’écrivains d’hier et d’aujourd’hui sur leur rapport à l’écriture et à la publication (Murakami, Sagan, Davidson, Echenoz ou Gide).  Voilà donc un essai facile mais ingénieux à mettre entre toutes les bonnes mains rêveuses de rejoindre un jour le cénacle littéraire.

  • "Jim" d'Harold Cobert (Editions Plon)

    9782259222426.jpgEn regardant une photo d’Harold Cobert, on peut noter une certaine ressemblance avec Jim Morrison, le leader charismatique des Doors. Ce n’est donc pas un si grand hasard que de découvrir, sous la plume de l’auteur, un roman dédié à l’homme-serpent. Le terme roman est ici falsifié : nous dirons qu’il s’agit de la retranscription d’une cassette enregistrée par Jim Morrison et découverte par le plus grand des hasard au cours d’un déménagement par un de ses amis. Cobert nous l’a déjà prouvé : se glisser dans la peau d’un autre, devenir personnage historique, il sait le faire (on se souvient de Mirabeau dans « Le rendez-vous manqué de Marie Antoinette »). Mais c’est sans doute habillé du pantalon de cuir de Morrison qu’il est le plus doué et le plus à l’aise. 

    On/Off

    Paris, printemps 1971. Jim Morrisson vient de quitter les Doors et décide de se consacrer à sa carrière littéraire, déjà amorcée par la publication de plusieurs recueils de poèmes. Bien qu’accompagné de son amie Pamela Courson, il se sent extrêmement seul et se confie alors à un magnétophone pour épancher ses peines. En sept enregistrements retranscrits ici, le chanteur-poète se livre sur sa vie, sa relation aux autres, le succès et l’alcool qui le consume à petit feu. L’image de sex-symbol qui lui colle à la peau ne lui correspond pas. Son tour de taille a largement enflé, sa barbe est hirsute et ce n’est plus le mince chanteur apparaissant sur la pochette de l’album « Waiting for the sun » qui parle, mais bien un poète perdu dans les rues de la Rive Gauche. Il a tout juste vingt-sept ans et se sent pourtant extenué, pensant déjà rejoindre le tristement célèbre Club des 27 que viennent d’inaugurer Brian Jones, Jimi Hendrix et Janis Joplin. Tour à tour insolant, touchant, perdu et lucide à la fois, la voix de Morrison prend une ampleur dramatique jusqu’au climax de fin. Elle est connue : une virée de trop au Rock’n’Roll Circus et une mort énigmatique qui assoira la légende déjà en route. 

    Préparée en amont par un travail de recherche conséquent, l’écriture de Cobert se mélange à celle, véritable, de l’idole. Extraits d’interviews et citations d’époque rythment le récit sans dénaturer les deux voix qui se mêlent. La connaissance du personnage est totale, et bien qu’on ressente toute l’admiration de l’auteur pour Morrison, aucun fantasme de fan n’est présent. La construction de l’homme, sa psyché et son moi-profond est bien plus fouillée que la compréhension du phénomène. Le rétablissement de certaines fausses vérités est également mis en avant : « il » (on ne sait plus qui de l’auteur ou du chanteur s’exprime) remet en cause les poursuites judiciaires dont il a été victime, revient sur les rumeurs qui l’entoure et avoue toutes ses conquêtes et ses regrets sans détour. 

    Que l’on connaisse ou non la musique des Doors ou le personnage de Morrison, ce récit biographique est sans aucun doute une référence à ajouter à la bibliographie déjà conséquente sur le sujet. Pour ceux qui se laisseront emporter, on ne peut que conseiller d’accompagner sa lecture de quelques titres, Light the Fire, Unknown Soldier, Celebration of the Lizard entre autres, et ainsi ouvrir la porte à l’âme de Morrison. 

    On/Off