26.01.2012

"Claustria" de Régis Jauffret (Seuil)

claustria.jpgLe nouveau roman de Régis Jauffret, déjà reconnu pour "Microfictions", "Asile de fou" ou "Sévère", est déjà qualifié par la critique comme "le livre de 2012". En effet, ce roman fleuve, oserait-on même dire ce "roman-monstre" est d'une rare intensité narrative, stylistique et un pari éditorial sans précédent. Jauffret monte ici d'un échelon dans sa graduation d'auteur, un sommet déjà atteint avec ses précédents romans, qu'il n'hésite pas à surpasser.

Le sujet, en lui même, tient lieu de sang-froid : l'auteur revient sur "l'affaire Fritzel" qui avait défrayé la chronique le 28 avril 2008. On découvrait alors l'horreur vécu par une jeune autrichienne, enfermée par son père depuis plus de vingt ans dans un abri anti-atomique. Durant sa détention, son géôlier de père l'avait régulièrement violée, et sept enfants avaient vu le jour : trois ont été élevés dans la cave, trois ont été "adoptés" par le bourreau et son épouse légitime, et un est mort avant d'être brûlé par son propre père. Une histoire sordide, qui avait fait la Une de tous les journaux à l'époque.

Dans son livre, Jauffret mélange astucieusement la biographie de Fritzel, la construction de la cave, l'enfermement de sa fille, la vie quotidienne dans cette "annexe secrète", la découverte de l'effroyable endroit, sa médiatisation, et le procès qui a suivi, jusqu'au futur à venir des "enfants d'en bas". Ce patchwork thématique, extrêmement bien mené, se laisse dévorer avec effroi, sans interruption, et joue sur les sentiments du lecteurs. Bien sûr, il s'agit d'une affaire effroyable, qui peut tout autant se lire comme celui d'un procès ou d'un compte rendu, mais aussi comme une histoire d'amour et de sexualité exacerbée entre un père et sa fille. La fantôme de l'inceste ne cesse de courir le long des pages, glaçant le sang du lecteur. Jauffret accumule ainsi les scènes, sans ordre chronologique. On notera comme particulièrement intenses les rencontres entre Fritzel et son avocat, et les retombées médiatiques qu'il savoure avec extase, du fond de sa cellule.

Un livre qui pousse la réflexion sur l'inceste, l'enfermement, la médiatisation, et, en partie, le devoir de mémoire et le repentir. Pas aussi intense que "Les Bienveillantes", d'un point de vu purement cruel, mais bien au delà de plupart des livres publiés récemment au niveau stylistique, "Claustria" est promis à un succès mérité. Un classique, déjà, un livre fort, qui restera à n'en point douter dans les annales de la littérature française.

25.01.2012

"RAISE" n°10 - Magazine Photo

raise2.jpgSi vous n'avez pas encore eu l'occasion de feuilleter ce splendide objet, il est encore temps de se rattraper ! Aperçu il y a quelques mois, feuilleté en librairie au même moment, ce n'est qu'aujourd'hui que je décide d'en parler plus amplement, après une conversation avec le directeur littéraire de cet OVNI. Amoureux de mots, d'images ? Si oui, cette revue est faite pour vous, et ce numéro, tout particulièrement excellent, saura vous ravir !

"Raise", c'est un mini format, un prix défiant toute concurrence (5€) et une qualité, à la fois éditoriale et graphique, qui vous surprendra. Bilingue français-anglais, il propose ce trimestre une interview de Michel Gondry. Le réalisateur, si rare dans les médias, se livre ici à Charlotte Le Bon, dans un entretien intimiste où il revient sur sa filmo, ses inspirations et les questions qu'il se pose. D'autres interviews d'artistes novateurs sont également proposées, toutes menées tambour battant, loin du politiquement correct de certains concurrents de presse.

Enfin, ce qui fait la particularité et tout le sel de la revue arrive : un cahier photo, accompagné, pour chaque série, du texte d'un écrivain les illustrant. Ainsi, Arno Bertina décrit les photographies de Neil Dacosta (où l'on assiste aux suicides de cosmonautes éloignés de la lune); Arnaud Cathrine celles de Nicolas Dhervillers (où une ville apocalypstique se dessine, noire); Barbara Israël celles de  Todd McLellan (un univers éléctrique et éléctronique); ou Romain Monnery celles de Faber Franco (où la descente aux enfers d'un ange s'imagine). Les textes, brefs, se lisent comme un accompagnement ou une relecture des oeuvres photographiques proposées. Au total, sept séries de clichés, dans des tons, des couleurs et des approches divergentes sont tirées sur papier, réunissant ainsi une partie de l'art contemporain.

Raise, c'est donc une découverte graphique, mais l'objet en tant que tel est aussi à décrire. Le papier utilisé pour son impression est à la fois solide, sobre, mat et agréable au toucher. La charte idéologique, où l'art devient un chemin vers l'Homme, donne une plus-value essentielle à l'ensemble. Un objet intelligent, visionnaire et à la portée de tous, qu'il est indispensable de connaître pour comprendre, par l'image, le monde qui nous entoure.

24.01.2012

"Lettre à Pauline Pantocrator ..." de Clarisse Merigeot (LC Éditions)

couverturepaulinepantocrator2.jpg"Lettre à Pauline Pantocrator, Du concept de littérature utile à se faire aimer". Ce titre à rallonge cache un bel objet de littérature, une expérience des sens et du regard. Clarisse Merigeot propose ici son quatrième livre, dans doute le plus littéraire et le plus personnel. L'auteur parle du départ de Pauline, s'adressant directement au lecteur, une longue lettre écrite sous la furie de l'abandon.

La technique stylistique utilisée ici est des plus rares : un récit a la deuxième personne du pluriel, comme si l'auteur demandait aux lecteurs de devenir son personnage. Pouvant être considéré comme une thérapie aux yeux des lecteurs, ce cours récit revient évidemment sur l'histoire qui se joue entre les deux protagonistes, mais surtout sur la théorie selon laquelle l'écriture et la littérature seraient non pas des formes, mais des moyens pour se faire aimer, pour exister.

Partant de ce constat, Clarisse Merigeot dépeint très justement et sentimentalement cette hypothèse, proposant différentes variantes à cette pensée, et propose, de fait, une réflexion à même de faire réfléchir le lecteur. Celui-ci, au début troublé par cette incursion dans l'intimité de l'auteur, concentre peu à peu son attention sur le fond de la question : qu'est ce qu'apporte la littérature, que peut elle ajouter à nos vies ? Et si l'écriture sauvait l'homme, et pouvait lui rendre ce qu'il a perdu ?

On ajoutera de nombreuses références faites à la religion et à la croyance, puisque, comme le titre l'indique, la protagoniste est exhibée sous la forme d'un Christ Pantocrator (rappel : Le Christ pantocrator est un Christ en gloire, c'est-à-dire la représentation artistique de Jésus Christ dans son corps glorieux par opposition aux représentations plus humaines du Christ souffrant la Passion sur la Croix, ou celle de l'Enfant-Jésus). Cette personnification de l'héroïne joue évidemment un rôle important dans la dureté et la réalité du récit, qui n'est pas sans rappeler, par certain passage, une écriture proche de celle de Juliet.

Un texte déroutant, qui ne sera sans doute pas compris à sa juste mesure par tous, mais qui a le mérite d'exister et de proposer une vision différente de la perte et de la littéralité accordée à l'existence.

23.01.2012

"Il faudrait s'arracher le cœur" de Dominique Fabre (Éditions de l'Olivier)

fabre coeur.jpgAlors que les livres à caractères sociaux et autobiographiques se mettent en place en librairie, les éditions de L'Olivier proposent à cette rentrée le livre de Dominique Fabre, auteur de nombreux romans publiés depuis une quinzaine d'années.

"Il faudrait s'arracher le cœur" est un roman intense, même si le lecteur peut mettre du temps à le voir. Il faut soi-même intégrer le texte, en comprendre le déroulement pour ensuite suivre ces vies détruites, ces souvenirs partiels et ces avenues parisiennes. Loin de la torpeur d'une ville de rêve, Dominique Fabre peint ici un décor, antithèse de celui de Jean Pierre Jeunet pour Amélie Poulain. Ici, les rues sont bruyantes, sales et les murs sont gris. Ici, trois histoires de fins et d'abandon, de dépit, parfois. L'auteur regarde s'en aller des gens aimés, et retrace son parcours à leurs côtés jusqu'au mot de trop, la phrase qui tue le reste et les laisse seuls.

Chaque départ invite à une phrase prononcée ou non, des regrets et surtout une grande mélancolie. Ne cherchez rien de joyeux dans ce livre : il ne l'est pas. Cependant, l'écriture, comme une couteau sur une plaie reste plaisante, sans alourdir le récit. L'impression d'une rédaction un jour de pluie est intacte, et la galerie de personnages que nous présente l'auteur sont des gens simples, ceux qu'on croise dans le métro et à qui on invente une vie, souvent fade et ennuyeuse, mais qui se révèle être, en vérité, l'existence réelle de tout un chacun.

Le lecteur s'identifiera, sans aucune doute, à quelques une de ces âmes en peine. On notera particulièrement la qualité des dialogues et des description de ce Paris là et de sa banlieue, en plein cœur des années 1980. Avec ou sans connaissance de cette époque, les images défilent et appellent à une culture populaire et commune, celle à mille lieu de l'image touristique de la capitale, celle que l'on aperçoit dans les films noirs.

Un texte de transition pour l'auteur, sans doute, puisqu'on ressent à la fermeture du livre comme une porte qui se referme, un cycle qui se termine, et qui l'emmènera sans doute, dans un avenir proche, à de nouvelles considérations littéraires.

18.01.2012

"Là où commence le secret" d'Arthur Loustalot (JC Lattès)

là où commence le secret, arthur loustalot, jc lattèsAprès Arthur Dreyfus, un autre écrivain au même prénom propose son deuxième livre aux Editions JC Lattès. "Là où commence le secret" est un recueil de nouvelles touchantes et littéraires, où la plume aiguisée du jeune auteur dépeind des personnages forts, vivants ou presque morts. Cinq vies d'hommes fragiles servies de façon particulièrement mature par ce nouvel auteur, à suivre de près.

Ce qui frappe, tout d'abord, c'est l'écriture. Elle se rapproche davantage des grands novellistes américains plutôt que des nombrilistes français. On pourrait croire à un livre traduit, mais il n'en est rien : Arthur Loustalot est bien un de nos écrivains, et on peut en être fiers. On retiendra ses descriptions de paysages lunaires, la peau abimée des personnages, et de leurs sentiments qui s'égrennent, souvent de façon abrupte. Par exemple, Javier, paysan mexicain, forcé d'accepter un travail vide de sens et contraignant sur une autoroute déserte; ou celle de Nino, ancien danseur de flamenco, dans une chambre d'hôtel enfumée où les souvenirs passent. Les yeux sont sans doute tristes, les vies pas souvent celles désirées, mais il y a un désir, une douleur et une attente dans chacun des protagonistes.

En quelques pages à peine, Loustalot dépeint un monde qu'il connait sans doute peu, sûrement influencé par des kilomètres de pellicules cinématographique. Les lieux sont des décors de films à l'ancienne, où ses personnages semblent avoir été catapultés. On ne lit pas ce livre comme on le ferait d'un autre : les images passent, en sépia ou comme une Fureur de Vivre tout juste colorisée.

Amateurs ou non de nouvelles, vous trouverez dans ce recueil une force d'écriture qui vous surprendra, même si on peut, parfois, reprocher à l'auteur de casser son rythme par des termes trop contemporains, des mots d'aujourd'hui, qui rendent à la fois le récit plus actuel mais qui peut aussi enlever de son charme à ses nouvelles digne d'un grand lecteur d'Hemingway.